Fragments de carnets de Beyrouth, revus et corrigés – Pouria Amirshahi, le 09 Novembre 2011

Du 31 octobre au 4 novembre, je me suis rendu à Beyrouth. Invité par le Salon du livre francophone j’ai présenté mes réflexions, et celle du parti socialiste, sur un projet politique francophone…J’en ai profité pour rencontrer les partis politiques représentés au Parlement libanais et, enfin, aider nos candidats pour la 10ème circonscription des français de l’étranger. Et découvrir un pays absolument singulier et fascinant… Ces fragments de carnets ont été, pour l’essentiel, publiés sur facebook. Mais tout le monde n’est pas sur facebook ; de plus, un peu de recul me permet de relire et de compléter. Bonne lecture…
Lendemain du 1er jour…premières impressionsC’est un monde ici ! Une hyper Ville en chantier permanent qui porte en son sein tant d’identités. Évidemment, après une journée où on ne parle que du Liban (ou presque) avec des libanais ou des résidents, on se rend effectivement compte que les communautés sont très structurantes, indépendamment de la croyance, ou non, des individus. On est d’abord maronite, druze, chiite, sunnite etc. Non, en fait, on est d’abord libanais, c’est même une fierté que de l’être. Mais, même athée, on est difficilement libanais et…rien d’autre.Hier j’ai tenu ma conférence sur la francophonie, les cultures francophones au salon francophone du livre. J’en suis assez content, en particulier grâce à ces libanais qui sont venus me féliciter après, émus de voir « enfin un projet pour nous, tous les francophones du monde » ! Cela m’encourage à continuer… Si chacun comprend que le français n’est plus la langue d’expansion ou de rayonnement d’une puissance mais le patrimoine commun de plusieurs peuples, alors cette langue fera toujours battre les cœurs et la raison. Elle progressera même dans le monde, pourvu qu’on permette à tous ses locuteurs et à toutes ses œuvres de circuler au sein d’un même espace de coopération. C’est l’enjeu politique de la francophonie selon moi… [1]

Aujourd’hui, deuxième jour, en compagnie de Richard Yung (sénateur des français de l’étranger), Jean-Daniel Chaoui (candidat dans cette circonscription) et Rita Maalouf (sa suppléante), et aussi Hiba Mokkaden de l’ADFE et de la mission laïque, la journée sera plus tournée vers la politique intérieure et ponctuée des rdv avec des partis et des parlementaires.

Les choses sérieuses ont commencé mardi matin, par une rencontre avec les associations de français du Liban (il y en plusieurs, mais deux principales : l’une, Union des Français de l’Étranger, plutôt classée à droite et l’autre, l’Association Démocratique des Français à l’Etranger, qui est progressiste – pour ce qui ne comprennent pas ces subtilités, dites-vous que c’est un peu comme la Peep et la FCPE…). Ordre du jour : préoccupations concrètes, souvent d’ordre juridique et social, de français établis ici. Forcément, on écoute, on apprend.

Les deux rencontres suivantes furent très intéressantes et instructives : l’Agence française de développement, très présente ici, m’expose – au milieu de passionnants développements et exemples de projets – qu’il y a quelques années, elle avait conditionné son aide budgétaire au secteur des télécom du Liban à la condition que les autorités libanaises « engagent des réformes nécessaires », c’est-à-dire les privatisent… Décidément la prédation et l’arrogance ont fait dans le monde autant de mal que la corruption endogène… J’aurais aimé que mon pays eut une approche plus intelligente, respectueuses et progressiste, des politiques de coopération. Cela devra changer en 2012…

Le rendez-vous suivant avec l’équipe de Salwa Nacouzi de l’agence universitaire de la francophonie confirma combien est grand le décalage entre les grands discours poussiéreux et souvent dépassés de certaines élites sur la francophonie et l’engagement ingénieux et généreux des acteurs de la francophonie sur le terrain. Décidément…

Déjeuner. À table, le député du parti national syrien et social (en gros, un député libanais qui défend l’idée d’une grande Syrie…pas le genre de projet à la mode en ce moment dans la Région mais bon, cohérent le gars…) ; Georges Corm, ancien ministre de l’économie (et économiste clairement de gauche, militant de l’intégration économique régionale) qui fut entre autres auteur de l’excellent « le proche-orient éclaté » [2]. À mes côtés également, le directeur du CSA libanais (dont je ne retrouve plus le nom : ah, ce que c’est de ne pas tout noter ! Mes excuses s’il me lit…) ; pas facile pour lui de surveiller les temps de parole de dizaine de partis répartis en 18 approches confessionnelles… Blague à part, il me fait cette remarque intéressante : « j’ai moins de pouvoir désormais car au Liban, l’idée de l’Etat recule ». Terrible remarque qui m’accompagnera tout le séjour, tellement elle semble résumer tout l’enjeu d’un rêve libanais. Une utopie ? En tout cas, ils sont tous ici d’une remarquable sagesse, d’un grand optimisme et bourrés d’une érudition intimidante. Des philosophes praticiens en somme…

17h30, début des rencontres politiques. Walid Joumblatt d’abord. Il nous reçoit chez lui ; ouvre son courrier pendant que nous lui présentons, avec Richard Yung, nos candidats du PS pour cette circonscription, Jean-Daniel et Rita ; pose quelques questions puis, rapidement, on en vient au Liban. Le message est simple, humble et en même temps d’un grand caractère, mais je n’en dirai ici que ce qu’il a lui-même bien voulu dire en public : le Liban est pluriel, il doit le rester et ne saurait donc être la propriété d’un camp, d’un clan. Le Hezbollah, qui est aujourd’hui dominateur, doit accepter cela et ne pas entraver le processus judiciaire engagé par le Tribunal spécial. Il le doit d’autant plus que la Syrie voisine n’est plus certaine de sa stabilité, pas plus que le régime d’Assad, aujourd’hui contesté jusqu’en son sein. Si, contraint et forcé, le PSP (parti socialiste progressiste, son parti) s’était résigné à cette domination politique, il a depuis quelques semaines pris deux positions très courageuses : l’exigence de la contribution libanaise au tribunal et la condamnation de la répression du peuple syrien. Grand moment politique que celui-là.
La rencontre suivante était mois emprunte de grande Histoire mais nul doute que les personnes rencontrées joueront un rôle dans le prochain Liban : il s’agit des dirigeants et députés du « Courant du futur » (héritiers d’Hariri pour aller -très- vite). Le Dr Ahmad Fatfat, un de leur dirigeant, nous reçoit à domicile très chaleureusement avec ses amis. Les mêmes sujets sont mis sur la table, avec la même interrogation : combien de temps encore vont-ils tenir ? Seront-ils prêts à faire face, et avec quels alliés, si une grave crise politique surgissait de l’intérieur…ou du voisin ? Là encore, là aussi, je rencontre des gens ouverts, emprunts de Culture et de Politique.

Ils ont tous en eux l’espoir du cœur et le doute de la Raison. Demain, au troisième jour, nous poursuivrons ces rencontres politiques…mais nous rencontrerons « ceux d’en face ». Je ne pourrai assister à la rencontre avec les députés du parti chiite, mais je serai de la rencontre avec le général Michel Aoun, son allié. De toute façon, il est prévu de voir les députés de plusieurs partis, et, quand vous êtes étrangers en visite politique, il y a une règle : on sait qui vous êtes et ce que vous pensez, mais si vous voyez le uns, vous voyez les autres. Et on ne déroge pas à cette règle semble-t-il…

Enfin, belle soirée, à l’occasion d’un dîner-débat a priori pas facile : notre candidat, Jean-Daniel Chaoui intervient en terrain non conquis (l’UMP est très influente chez les français du Liban) pour présenter sa candidature. Mais l’écoute est là, respectueuse. Il faut dire aussi que la secrétaire de section, Rita Maalouf, à su dynamiser la section du PS et que cela se voit aussi dans l’assistance. Tant mieux pour tout le monde, les débats franco-français au Liban n’en seront que plus vivifiants. Et la gauche progressera, j’en suis certain… Bref. Richard Yung a planché sur la crise (« où va l’Europe ? »), moi sur la Tunisie (« bilan et perspectives » …en toute modestie quand même, car je dois avouer que je ne supporte pas de voir pousser comme des champignons ces nouveaux « experts » en révolution et/ou intégrismes arabes…). Bon, on a quand même glissé dans tout ça que notre candidat Chaoui était le meilleur, et qu’il serait encore meilleur si la gauche française gagnait les élections présidentielles. Ce qui ouvrit de bons sujets de discussion de dessert, de table en table, et tous introduits ainsi : « Alors, François Hollande ? » et conclus ainsi : « Alors, François Hollande ! ».

J’ai quand même eu le temps dans tout ça d’apprendre l’adhésion de la Palestine à l’Unesco….et aussi de répondre à Europe1.fr [3], au JDD [4] et à RMC sur le référendum grec proposé par Papandréou. Depuis quand demander au peuple son avis est irresponsable ? Les marchés se croient décidément seuls légitimes à décider contre les peuples. Se rendent-ils compte de leur ignominie ? Et les dirigeants de la droite européenne courbent l’échine. Se rendent-ils compte de leur lâcheté ?

Troisième et quatrième jour

Bon, faute de temps pour tenir un journal quotidien, j’ai du ramasser un peu les deux derniers jours.

N’ayant pas le don d’ubiquité, je n’ai pas pu rencontrer tous les groupes parlementaires qui ont demandé à nous voir et nous nous sommes un peu répartis les tâches. Ce que je vais en dire est donc autant mon retour personnel que ce qu’on m’en a rapporté.

Michel Aoun et Hassan Nasrallah sur le même bâteau…Dans le bloc dit du 8 mars, actuellement au pouvoir, on compte tout autant les partisans du général Aoun, que le Hezbollah ou encore Amal (un autre parti à forte identité chiite). Leur alliance est assumée par les deux parties (disons chrétienne et chiites). Les premiers, pourtant anciens opposants à l’occupation syrienne estiment, selon les termes même de leur chef politique et militaire « qu’il faut sortir le Hezbollah de son isolement afin de l’intégrer dans le jeu civil et politique libanais ». Pour Monsieur Aoun, « la stabilité du Liban passe par cette alliance ». Jusque-là cette alliance constitue la force motrice de la nouvelle majorité. Pour le Hezbollah elle est une étape dans la consolidation de ses positions politiques au Liban (rappelons que cette formation dispose déjà de d’une hyper structuration administrative, politique et militaire). Chose surprenante, ce n’est pas le Hezbollah qui a été (si j’en crois mes camarades) le plus avancé sur la « théorie du complot » en Syrie. Samir GeageaPour le général Aoun, que j’ai rencontré, « le danger est que le printemps arabe devienne un enfer », il faut donc encourager la Syrie a faire des réformes démocratiques plutôt que d’encourager la révolte « qui n’est pas celle de tout le peuple ». En contrepoint, Samir Geagea, le chef des « Forces libanaises » – opposant historique aux Syriens à l’époque avec le général Aoun et héritier des phalangistes – défend la dynamique globale des printemps arabes, affirme que le bloc du 8 mars correspond au bloc subordonné aux Syriens et celui du 14 mars (l’autre camp, donc) celui de la souveraineté « réelle ».

Toujours l’ombre de la Syrie sur le LibanDepuis les évènements en Syrie et la pression internationale les choses changent. Je l’ai déjà écrit, les parlementaires autour de Walid Joumblatt – qui jusqu’ici étaient dans ce bloc – ont clairement condamné les répressions sanglantes qui s’y sont déroulées. Il a également pris position pour que le Liban honore sa contribution financière au Tribunal spécial pour le Liban (instauré après l’assassinat de Rafic Hariri), ce qui n’est évidemment pas le cas du cœur de l’alliance du 8 mars…
En décembre, pour des raisons de calendrier et de droit libanais et international que je vous épargne, le Liban devra donner une réponse politique à l’exigence internationale de contribution au TSL. La bataille portera autant sur la nature du Tribunal que sur le droit international (prime-il, ou non, sur le droit libanais ?). Pour résumer : il y a ceux qui défendront la légitimité du TSL (primauté du droit international en vertu de la hiérarchie des normes) et ceux qui s’appuient sur la Constitution du Liban qui, en deux articles, pose le principe qu‘un justiciable libanais ne peut être jugé qu’au Liban. Mais nous savons tous que, derrière le Droit, trône la politique. Nous verrons comment le Liban entre dans une nouvelle phase…

Elles sont loin les années 70 où il existait dans la gauche libanaise (incarnée notamment par le père de monsieur Joumblatt mais aussi par un parti communiste à l’époque très puissant) un mouvement important en faveur de la déconfessionalisation du Liban. Reprendre ce terme serait aujourd’hui vécu comme une (vaine) provocation par des ordres et des communautés qui font loi (mariage, états civils, répartition des ministère et des recrutements dans la fonction publique etc.) mais il existe semble-t-il dans le Liban d’aujourd’hui une « envie d’Etat civil », c’est-à-dire fondé sur la citoyenneté. Bonne perspective que celle-là, n’est-ce pas ?…

Reste que le Liban ne saurait se confondre avec une seule mosaïque inter-confessionnelle ou inter-communautaire. Les évolutions démographiques ne sont pas neutres ici : d’abord, au Liban, il ya a 400 habitants au km2 (en France, c’est 109…). Ensuite c’est chez les chiites libanais que la progression démographique est la plus importante. Les chiites libanais sont historiquement ruraux, éleveurs et agriculteurs. Comme les maronites (chrétiens) ou les druzes (musulmans) en leurs temps, ce sont eux qui connaissent une vraie révolution sociale : augmentation du nombre de diplômés et donc de cadres, d’intellectuels, etc., laïcisation progressive. Bref, le Liban connaît l’émergence d’une élite…qui en bouscule d’autre. Comment unifier cela ? Par le bas, cela semble difficile tant le syndicalisme, qui permet d’unifier le salariat, l’agriculteur et les classes moyennes est peu structuré me dit-on. Par sa jeunesse formée : sans doute, puisque le Liban , comme l’Iran et la Tunisie connaît un fort taux de scolarisation et un haut niveau de qualification. J’ai bien noté au passage que la progression de la francophonie se fait aussi chez les libanais chiites… Je ne sais pas si Emmanuel Todd a planché sur le Liban, je tâcherai de lui demander…

Bien entendu, au-delà de la société libanaise elle-même, l’environnement immédiat reste aussi déterminant : il y a ses constantes, ses invariables (la géographie) et il y a l’événement, Roi de l’Histoire. Syrie, Iran, Israël, Palestine…Voilà les 4 données exogènes du Liban. A la fois constantes et variables…

Des traces de guerre bientôt effacées par un centre culturelJe n’ai guère le temps de développer une autre sensation, très présente cependant : le Beyrouth visible et le Beyrouth invisible. La première, c’est une frénésie de travaux dans toutes les rues, dans tous les sens…et parfois loin du mythe de la beauté de cette ville, « qui a été magnifique » m’a-t-on dit (j’ai entendu aussi des propos très sévères à l’encontre d’Hariri accusé d’avoir défiguré le centre architectural historique de la ville, de l’avoir spoliée de son patrimoine pour de bien vils intérêts …) ; mais quelle fascinante force que celle des libanais qui, inlassablement, reconstruisent. Reconstruisent et recouvrent tant qu’ils le peuvent ces traces de balles, ces marques encore choquantes de la guerre laissant deviner cet autre Beyrouth qu’on ne voit pas : celui des séquelles, des blessures, des drames, des traumatismes psychologiques, physiques sociaux et familiaux indélébiles. Une guerre ne s’efface jamais des mémoires collectives.

J’imagine que, vu de chez moi, en France, discuter avec des représentants élus du peuple libanais aussi différents entre eux…et parfois très éloignés de nos thèses et convictions peut poser question. Bon, de toute façon, j’avais mandat de mon parti de rencontrer toutes les forces représentées au Parlement ; et je n’ai pas manqué de rappeler nos positions internationales. La franchise, ça aide toujours. Parfois, j’ai pu donner un éclairage sur la crise européenne, mais beaucoup moins que je ne croyais : cela ne figurait pas au rang des grandes préoccupations immédiates de nos interlocuteurs ; en revanche, ce voyage confirme, tant au sein de la communauté française que dans l’opinion générale des élites politiques libanaises, la distance avec monsieur Sarkozy. A politique catastrophique, image catastrophique… Il fallait aussi appuyer notre candidat Jean-Daniel et sa suppléante Rita. La politesse élémentaire supposait qu’ils s’annoncent auprès de tous, ce qu’ils ont fait remarquablement.

J’ai appris, énormément appris. Dans ces rencontres, mais aussi avec les camarades socialistes français d’ici, plus généralement les français résidents au Liban. Je ne sais pas si je reprendrai la plume libanaise avant de partir, alors merci également à ces fabuleuses rencontres avec Samir Frangié (dans le cadre d’un échange axé sur la géopolitique) ou encore Alain Rey (dans le cadre du Salon du livre Francophone). Merci à toutes celles et ceux qui, au sein de l’ambassade de France et au Consulat œuvrent au quotidien pour la France et les français. Je reviendrai, c’est sûr.

Publicités

A propos ritamps

Secrétaire Nationale Chargée du pôle production et répartition des richesses
Cet article, publié dans Archive, Pouria Amirshahi, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s